Former ou refuser de former : arbitrages stratégiques autour du financement de la formation professionnelle

Révéler les talents, accélérer la performance.

Problématique : refus de financer une formation - une simple prérogative ou un choix stratégique ?

Le financement de la formation professionnelle continue par l’employeur cristallise depuis plusieurs années une tension structurante : celle qui oppose la gestion réglementaire à la gestion stratégique du capital humain. Les salariés, de plus en plus conscients de la nécessité d’entretenir leur employabilité, sollicitent régulièrement des dispositifs de formation. Or, un employeur peut-il refuser leur demande de financement ? Si oui, sur quels fondements ? Surtout, ce refus s’inscrit-il dans une politique cohérente de pilotage des compétences ou procède-t-il d’une gestion à court terme des ressources ?

La question doit être appréhendée à l’aune du droit du travail (obligations légales), mais aussi des enjeux économiques et managériaux : au-delà du texte, comment les entreprises peuvent-elles aligner leurs décisions individuelles avec une trajectoire durable de création de valeur (productivité, innovation, marque employeur) ?

Le cadre légal : obligations de l’employeur et marges de manœuvre

Ce que dit la loi sur la formation professionnelle

  • Obligation de former : L’employeur a l’obligation d’assurer l’adaptation des salariés à leur poste de travail et de veiller au maintien de leur capacité à occuper un emploi (article L6321-1 du Code du travail). La formation n’est donc pas facultative pour l’entreprise, elle s’inscrit dans sa responsabilité vis-à-vis du développement des compétences.
  • Droit à la formation des salariés : Les salariés disposent d’un droit d’accès à la formation, mobilisable à travers différents dispositifs (plan de développement des compétences, CPF, Pro-A, VAE, etc.).
  • Plan de développement des compétences, outil central : C’est l’entreprise qui pilote ce plan, choisissant en principe les actions financées et leur calendrier.

Refus de l’employeur : quand est-il légitime ?

  • Initiative de l’entreprise : Lorsqu’une formation s’inscrit dans le plan de développement des compétences, l’employeur décide du contenu, du moment, des modalités. Le refus de financer une action qu’il n’a pas inscrite au plan est donc possible, sauf obligation conventionnelle ou engagement particulier.
  • Demande à l’initiative du salarié (CPF, PTP, Pro-A) :
    • Pour une formation sur temps de travail, l’autorisation d’absence peut être refusée dans certains cas (notamment pour le Compte Personnel de Formation, sous conditions de délai et d’organisation).
    • Mais le financement par l’entreprise, dans les dispositifs en dehors du plan, n’est pas une obligation légale (hors cas spécifiques d’abondement ou de co-construction entreprise-salarié).
  • Jurisprudence : La Cour de cassation rappelle que l’entreprise reste libre dans le choix des formations inscrites au plan, sauf discrimination ou abus (Cass. soc., 3 juill. 2012, n° 11-12. 050). Cependant, un refus systématique ou non motivé peut constituer un manquement à l’obligation d’adaptation, exposant l’entreprise à des sanctions (licenciement sans cause réelle, prud’hommes).

Refus du financement : synthèse des cas principaux

Situation Initiative L’employeur peut-il refuser ? Santion(s) ou conséquence(s) possible(s)
Formation inscrite au plan de développement Employeur Refus rarissime, sauf cas de force majeure Manquement à l’obligation de former si absence totale
Demande CPF sur temps de travail Salarié Refus possible, sous conditions et respect de délais Aucun, sous réserve de justification
Projet de Transition Professionnelle (PTP) Salarié Refus possible une fois, mais report uniquement pour raisons organisationnelles Obligation de motiver, saisine possible de la CPIR
Formation hors plan, hors dispositifs Salarié Oui, sauf accord collectif ou engagement Pas de sanction

Source : Synthèse Code du travail / ministère du Travail (voir site du ministère du Travail)

Au-delà du juridique : quelles conséquences RH et économiques d’un refus ?

Toute décision de refus ne relève pas seulement de la conformité réglementaire, mais engage aussi la trajectoire RH et la compétitivité globale de l’organisation. Plusieurs dimensions stratégiques sont concernées :

Maintien de l’employabilité et gestion des risques

  • Risques de désadaptation : Refuser d’adapter, de renforcer ou de diversifier les compétences collectives expose à un risque d’obsolescence, majeur dans les secteurs soumis à la transformation technologique ou réglementaire rapide (industrie manufacturière, numérique, santé).
  • Pénalités en cas de contentieux prud’homal : Une organisation incapable de prouver l’effectivité de son accompagnement expose ses marges… et sa marque employeur.

Impact sur la performance organisationnelle et la productivité

Les études du Cedefop et de France Stratégie l’attestent : investir dans la formation professionnelle a un effet direct sur la productivité (+6% en moyenne) et la rétention des talents (baisse de 14% du turnover déclaré dans les entreprises qui investissent régulièrement). Refuser une formation utile pour la trajectoire professionnelle du collaborateur peut donc priver l’entreprise d’un levier de performance immédiat.

Alignement entre stratégie d’entreprise et politique RH

  • Logique de pilotage : Un refus argumenté s’inscrit dans une gestion prévisionnelle des emplois et des compétences (GPEC) cohérente, permettant d’orienter les investissements selon les priorités stratégiques : projets de transformation, mutations sectorielles, évolution du business model.
  • Risques en cas d’approche défensive : Un refus systémique, non aligné avec les enjeux de transformation, traduit souvent une absence de vision RH et expose l’entreprise à un déficit d’innovation ou d’attractivité sur les marchés porteurs.

Le pilotage du plan de développement des compétences : arbitrages, critères, exigence

La capacité des entreprises à articuler leurs décisions de financement autour de quelques principes de pilotage s’avère ici cruciale. Plusieurs critères sont à intégrer dans la décision :

  • Alignement stratégique : Pertinence de la formation au regard des grands projets d’entreprise (digitalisation, transition énergétique, internationalisation, évolution des métiers).
  • ROI prévisionnel : Analyse du retour sur investissement potentiel, en lien avec l’impact sur la productivité, la qualité, la capacité d’innovation ou le service client.
  • Gestion de l’équité et de l’attractivité : Risques de démotivation si inégalités perçues ou absence de parcours structuré.
  • Utilisation des cofinancements : Optimisation des budgets via les dispositifs publics (FNE-Formation, OPCO, Région) : refuser lorsqu’il existe des solutions externes n’est pas toujours rationnel.
  • Anticipation des évolutions réglementaires : Certaines certifications deviennent incontournables (sécurité, management de transition, digital), rendant le refus difficilement justifiable.

Le recours à la cartographie des compétences et à des indicateurs d’impact mesurables (taux de mobilité interne, évolution des marges, réduction du turnover, satisfaction des parties prenantes) permet d’objectiver les arbitrages.

Le refus : signal faible d’un dysfonctionnement RH ou acte de pilotage de l’investissement ?

On observe, selon les données de la DARES (DARES, Bilan formation professionnelle 2023), qu’environ 33% des demandes individuelles de formation sont refusées ou non programmées chaque année dans les ETI et les grandes entreprises. Si certains refus sont motivés (périmètre non stratégique, difficultés budgétaires conjoncturelles, absence de retour sur investissement identifié), d’autres traduisent un manque de visibilité, l’absence de référentiel de compétences et souvent, une sous-estimation du coût de l’immobilisme.

Par ailleurs, les organisations les plus performantes sont celles où le refus n’est jamais une fin de non-recevoir : il s’accompagne systématiquement d’alternatives, de co-construction et d’une logique de trajectoire compétences alignée avec les enjeux RSE et les impératifs business.

Évolution des pratiques : de l’argument défensif au levier proactif de performance durable

  • Dialogue social renforcé : Les accords collectifs de branche ou d’entreprise peuvent aller au-delà de la loi et faciliter l’accès des salariés à la formation, limitant le pouvoir de refus de l’employeur (voir : Accord national interprofessionnel 2018 sur la formation, MEDEF).
  • Innovation RH : Certaines entreprises proposent des « budgets formation individuel » ou des appels à projets internes, transformant la demande en levier participatif.
  • Transparence et traçabilité : Publication des critères de refus, justification écrite, accompagnement RH, recours à des panels d’arbitrage : autant de pratiques qui réduisent les tensions et optimisent la confiance.

Le refus de financer une formation ne doit pas être conçu comme un simple acte d’autorité mais comme une opportunité d’auditer, d’arbitrer et de renforcer l’adéquation entre les besoins du business et les attentes des collaborateurs. L’écart entre organisations apprenantes et entreprises figées s’accroît : le levier d’action n’est plus le refus, mais la capacité à articuler, objectiver et structurer un pilotage des compétences à forte valeur ajoutée.

Pour aller plus loin : transformer chaque demande de formation en diagnostic stratégique

  • Déployer une cartographie dynamique des compétences.
  • Mettre en place des procédures écrites et transparentes de traitement des demandes.
  • Outiller l’évaluation de l’impact formation via des indicateurs transverses (taux de transformation, mobilité, innovation, engagement).
  • Systématiser l’accompagnement individuel post-refus (entretien, alternatives, renégociation dans la trajectoire professionnelle).

Maîtriser le refus, c’est maîtriser le pilotage stratégique des ressources et des compétences. Investir dans la montée en compétences, c’est investir dans l’avenir de l’organisation et créer un cercle vertueux de performance durable.